Sede Vacante

« Sede Vacante » : retour sur un monnayage d’exception – par Pierre Delacour

L’annonce de l’abdication du pape Benoit XVI a été un coup de tonnerre dans toute la chrétienté et a ouvert une période inédite au Vatican. Il y a deux ans exactement, le 28 février 2013 à 19h00 GMT, il est redevenu simplement le cardinal Joseph Ratzinger. Depuis, l’Eglise a deux papes : un régnant et un émérite, car Benoît XVI a choisi de continuer d’habiter au Vatican, à quelques centaines de mètres de son successeur, dans un monastère où il se consacre « à l’étude, la prière et l’écriture ». Entre les papes Benoit XVI et François, la monnaie du Vatican a été frappée avec la mention Sede Vacante : explications !

SEDE VACANTE

Du balcon, le nouveau pape est présenté sur la place Saint Pierre -Sede Vacante
Du balcon, le nouveau pape est présenté sur la place Saint Pierre

La mort du pape ou, comme ici, sa renonciation, ouvre une période de vacance, dite du « siège vacant » (sede vacante), au cours de laquelle la Curie romaine (véritable gouvernement du Vatican) se réorganise autour de la gestion des affaires courantes, les préparatifs des funérailles (ce qui n’était pas le cas cette fois-ci) et du Conclave. Pendant cette période de vacance, le pouvoir est exercé par la « congrégation générale » du collège des cardinaux et pour les affaires ordinaires par la « congrégation particulière » composée de quatre cardinaux : le cardinal camerlingue (qui signifie Chambellan en italien), Tarcisio Bertone en 2013 (depuis remplacé par le cardinal Jean-Louis Tauran), le Secrétaire d’Etat (ou Premier ministre) et trois cardinaux tirés au sort tous les trois jours par la congrégation générale : un représentant pour chaque « ordre » des cardinaux. Dès le début de la « vacance », les chefs de dicastères romains cessent leurs fonctions. Seuls sont maintenus dans leur charge le Grand pénitencier, le cardinal vicaire général pour le diocèse de Rome, le cardinal archiprêtre de la basilique Saint-Pierre, le Substitut de la Secrétairerie d’Etat, le Secrétaire pour les relations avec les Etats et les ambassadeurs du Vatican à l’étranger. Deux tribunaux sont maintenus : le tribunal suprême de la Signature apostolique, et le tribunal de la Rote romaine, tribunal
d’appel. Ce « gouvernement provisoire » ne peut traiter que les affaires courantes de l’Eglise. Aucune décision touchant au dogme, ni aucune nomination ne pourront être faites avant l’élection du nouveau pape. « Quand le siège de Rome devient vacant ou totalement empêché, rien ne doit être innové dans le gouvernement de l’Eglise tout entière ; les lois spéciales portées pour ces circonstances seront alors observées » précise la constitution apostolique adoptée en 1996.

Elle indique aussi que le conclave doit débuter dans les 15 à 20 jours qui suivent la vacance. Mais, bien conscient de la situation inédite qu’entraînait sa démission, Benoît XVI a émis un décret pour permettre aux 115 cardinaux de moins de 80 ans (limite d’âge pour pouvoir être électeur) d’avancer l’ouverture du conclave. C’est le doyen des cardinaux qui doit présider le conclave. Mais, en 2013, le doyen et le vicedoyen avaient dépassé l’âge fatidique des 80 ans. C’est donc le cardinal le plus âgé du conclave qui a assumé cette charge, le cardinal italien Giovanni Battista Re, âgé de 79 ans.

Un conclave doit se dérouler dans le plus grand secret dans la chapelle Sixtine et durer… le temps nécessaire pour que les cardinaux se mettent d’accord. Les opérations de vote se déroulent au rythme de deux scrutins le matin, et deux le soir. Pour être élu il est nécessaire de recueillir au moins les deux tiers des voix. Si cette majorité n’est pas obtenue, on lance un nouveau scrutin. Lorsqu’ils parviennent à se mettre d’accord sur un nom, un par un les cardinaux viennent lui rendre hommage. Car la vacance dure jusqu’à l’élection du nouveau pape. La fin du Conclave est annoncé au monde par la fameuse fumée blanche et l’élection est officialisée par le
cardinal protodiacre qui prononce sur le traditionnel habemus papam de la place Saint Pierre et introduit le nouveau pape.

MONNAIES DU VATICAN

Le Vatican, puissant état européen au Moyen-Âge (beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui), était aussi une puissance économique qui, comme tout autre Etat, émettait des pièces à l’effigie ou aux armes du pape régnant. Ces émissions étaient très importantes pour le Trésor papal. Mais que faire, à la mort d’un pape, pour ne pas avoir à faire face à des mois (voire plus) de difficultés matérielles et politiques, avant la tenue d’un conclave et l’élection de son successeur ? Le problème était double : d’un côté, il était impossible de continuer à frapper des monnaies à l’effigie du défunt ; et de l’autre, il était tout aussi impensable de cesser de battre monnaie. De là est née la tradition de l’émission de pièces spécifiques « sede vacante ».

1.] Piastre "Sede Vacante" 1700 2. ] Thaler Munster "Sede Vacante" 1761 3.] Scudi Or "Sede Vacante" 1846 4.] "Sede Vacante" 1963 5.] 500 Lires "Sede Vacante" 1978 6.] 2 Euros "Sede Vacante" 2005 - Sede Vacante
1.] Piastre « Sede Vacante » 1700
2. ] Thaler Munster « Sede Vacante » 1761
3.] Scudi Or « Sede Vacante » 1846
4.] « Sede Vacante » 1963
5.] 500 Lires « Sede Vacante » 1978
6.] 2 Euros « Sede Vacante » 2005

Cet usage date, semble-t-il, de 1370, période durant laquelle la papauté avait son siège en France, à Avignon (de 1309 à 1378). Dans la mesure où ces monnaies très particulières sont émises en nombre très limité, et pendant une période très restreinte, elles sont très recherchées des collectionneurs. Au XXe siècle, lors des nombreuses successions qui se sont opérées, des pièces « sede vacante » ont été émises, à la fois pour perpétuer cette tradition ancienne, comme pour marquer de manière formelle la transition d’un règne à l’autre, même si elles ont souvent été émises alors que le successeur était déjà élu. Mais l’intérêt pour ces émissions restait limité aux amateurs de monnaies des Etats italiens.

LE « CLASH » DE 2005

En revanche, depuis que, à l’instar de l’Italie, le Vatican a échangé la lire contre l’Euro, ce nombre d’amateurs s’est considérablement développé au travers de l’Union Européenne. Car, avec Monaco, Andorre et Saint-Marin, le Vatican peut poursuivre l’émission de ses propres pièces qui sont fabriquées par la monnaie italienne. La première pièce en euro « sede vacante » a été émise en 2005, après le décès du pape Jean-Paul II. Selon la tradition, ce sont les armes du Cardinal Camerlingue qui y ont été apposées, en lieu et place du portrait du pape en exercice. Mais cela déclencha aussi les foudres de l’Union Européenne, parce qu’il fut reproché au Vatican d’avoir profité de cette émission exceptionnelle pour empocher un profit un peu extravagant. D’autant qu’une polémique s’était ouverte sur la réelle qualité de monnaie (et non de simples pièces de collection) donnée à ces émissions qui ne circulent jamais. Une véritable compétition s’était d’ailleurs
engagée entre les collectionneurs, prêts à payer jusqu’à 500 euros par set.

En fait, il ressort d’une enquête de la Banque Centrale Européenne que moins de 1% de ces monnaies ont réellement été mises en circulation à leur valeur faciale. L’accord monétaire qui lie l’Union Européenne au Vatican prévoit que le volume annuel de frappes est limité à 1,074 millions de pièces en euro. Or, en 2009, la Commission européenne a noté que l’intégralité des pièces frappées l’a été en set pour collectionneurs. Cette constatation ne fut pas sans importance car, immédiatement, il était demandé à la BCE de renégocier les volumes de frappe avec le Vatican. La critique de la BCE était claire : « les euros de circulation courante sont, avant tout un véritable instrument de paiement. Ils doivent librement circuler sur le marché et être réellement utilisés pour régler ses achats ». Si l’intégralité de ces monnaies de circulation courante sont captés par les collectionneurs, elles échappent complètement à leur destination finale. La solution prônée par Bruxelles est que, au moins 51% des pièces frappées soient véritablement destinés à la circulation commerciale et propose, pour ce faire, de créer un comité qui puisse en surveiller l ‘application.

Compte tenu de cette approche quelque peu conflictuelle, tout le monde s’attendait à ce que la Commission ne réduise l’allocation de pièces en euro du Vatican. Grosse erreur, elle propose l’inverse, c’est-à-dire le doublement du contingent à 2,1 millions de pièces, ce qui permettrait de poursuivre au même niveau la vente aux collectionneurs, tout en laissant plus d’un million de pièces en circulation réelle dans l’ensemble du Vatican. La Commission autorise, en sus, dans le futur, la poursuite des pièces « sede vacante ». En fait, quelle que soit la politique d’émission adoptée, les pièces en euro du Vatican restent des raretés. Si l’on considère la valeur faciale du set émis, on constate une valeur faciale de 3.88 euros, mais en fait, ils sont commercialisés dans les boutiques de souvenir pour 30 à 45 euros. Et, sur le marché secondaire, on les retrouve à près de 100 euros.

TYPOLOGIE DES ÉMISSIONS

Traditionnellement, les monnaies (et les timbres d’ailleurs) émis durant cette période portent les armes du Cardinal Camerlingue (en l’occurrence celles du cardinal Bertone), qui assure l’intérim
des fonctions papales, surmontées des clés de Saint Pierre croisées et d’un étrange parasol nommé « ombrellino ». C’est une sorte d’ombrelle plate à long manche, destinée à protéger lors des processions le pape, un évêque ou le Saint Sacrement. A Rome elle porte le plus souvent les couleurs officielles du Vatican : le rouge et le jaune.

La 2 € "Sede Vacante" 2013 a été émise à 125 000 exemplaires. - Sede Vacante
La 2 € « Sede Vacante » 2013 a été émise à 125 000 exemplaires.

Dès le 1er mars 2013, le Bureau philatélique et numismatique de l’Etat de la Cité du Vatican a émis une série de quatre timbres de 0,70, 0,85, 2 et 2,50 euros représentant un ange tenant le pavillon de l’Eglise romaine symbolisant la vacance du siège apostolique. Ces timbres ne pouvaient être utilisés que durant la vacance (c’est-à-dire quelques jours). Par ailleurs, une pièce unique de 2 euros Sede Vacante 2013 a été émise à 125.000 exemplaires. De plus, bien que mise en circulation en avril, la pièce « ordinaire » de 2 euros pour l’année 2013 porte le nom, l’effigie et l’année de règne de Benoît XVI. Les monnaies à l’effigie du pape François ne sont apparus qu’en 2014. Parallèlement ont été émises une pièce en argent de 5 euros commémorant la vacance du Saint-Siège (10.000 exemplaires) et une d’or pesant 3 grammes. Toutes deux portent également les armes du Camerlingue et le pavillon, avec l’inscription Veni Creator Spiritus entourant la colombe du Saint Esprit. A la différence des premières, ces deux pièces de collection ne pourront être utilisées comme monnaie hors du Vatican.

Thaler Eichstatt "Sede Vacante", 1757 - Sede Vacante
Thaler Eichstatt « Sede Vacante », 1757

On retrouve cette représentation de la Colombe nimbée sur de nombreuses autres monnaies « sede vacante » au cours des siècles. Elle symbolise le Saint Esprit qui doit inspirer les participants au conclave dans le choix du nouveau souverain pontife. Dans l’histoire monétaire, cette notion de « sede vacante » s’est également largement appliquée aux évêchés. Et, en particulier en Allemagne où de nombreuses monnaies de ce type ont été frappées. En fait, jusqu’à l’unité allemande de 1870, nombre d’évêchés frappaient leurs propres monnaies, c’est pourquoi de magnifiques thalers d’argent allemands ont été régulièrement émis avec cette légende.

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